top of page

"La vérité profonde et intime" de Simone de Beauvoir


Les oeuvres autobiographiques de Simone de Beauvoir paraissent en pléiade, plus de 30 ans après sa disparition. Il y a quelques années, Irène Frain publiait "Beauvoir in love", consacré à son histoire d'amour tumultueuse avec l'écrivain américain Nelson Algren. Paru en 2013 chez Michel Lafont, le livre est disponible en poche chez J'ai lu. Revoici un entretien avec l'auteur, recueilli à l'occasion du festival de la biographie à Nîmes en 2013.

D'abord, pourquoi vous êtes-vous intéressée à Beauvoir ?

Je dois beaucoup à la lecture du Deuxième sexe qu'un professeur de philosophie m'avait mis entre les mains à 17 ans. Ensuite, je l'ai suivie, j'ai lu tout ce qu'elle a écrit. Cela a beaucoup compté pour moi.

Quand j'ai découvert ses lettres à Nelson Algren, j'ai été extrêmement surprise que les lettres de Nelson ne soit pas publiées. C'était une passion très forte qui éclatait et je suis restée sur ma faim. C'était en plus une histoire d'amour partagée, puisqu'il a lui aussi écrit et manifesté sa passion. Il est clair dans les lettres de Simone de Beauvoir qu'il était aussi éperdument amoureux d'elle qu'elle l'était de lui. Mais il manquait la moitié, or une histoire d'amour, c'est du 50-50.

Ce que disait Simone de Beauvoir était étonnant, elle le présentait comme un looser, un type dont elle avait été la victime. Ce n'était pas raccord. Un jour, j'ai eu l'idée d'aller voir qui était vraiment cet homme, pour avoir sa version. Il y a ses archives à Colombus, même si ses lettres ne sont pas accessibles sans qu'on sache vraiment pourquoi.

Dans ses archives, il y a un tas de choses, des photos, un carnet de voyage intime à deux voix quand ils partent au Mexique, ce voyage qui devait être le sommet de leur histoire. Il y avait énormément de documentation, c'est un personnage plein d'humour, plein d'allant même s'il a des côtés sombres. C'était sans doute le plus grand amour de sa vie. On trouve notamment un collage, qui est un véritable autel d'adoration à Simone de Beauvoir, alors qu'ils ne sont plus ensemble depuis longtemps.

Et puis, j'ai eu le témoignage du dernier témoin vivant de cette histoire, le photographe Art Shay. Il est clair que d'après les photos de nus, il y avait manifestement une grande complicité entre lui et son modèle.

Les lieux ont beaucoup d'importance dans votre récit...

Sur place, les lieux sont intacts. Il ne manque que l'appartement de Nelson Algren, mais il y a les photos d'Art Shay. En voyant les lieux, on comprend les gens, il y a les scènes de crime et il y a les scènes d'amour. Pour Simone de Beauvoir, c'était extrêmement important d'aller dans ce quartier. En 1963, dans La Force des choses, elle met Wabansia à Chicago au rang de ses grandes illuminations de beauté, comme Delphes, la place Tian An Men ou Saint-Petersbourg. Quand on voit le quartier, on se dit qu'il n'y a pas de quoi tomber à la renverse. C'était un quartier totalement pourri, où il y avait des rats, mais elle parle de "royaume des fées".

De même, le chalet du lac qui a énormément compté pour elle, est un lieu extrêmement attachant. C'est un lieu qu'elle décrit de façon romanesque dans Les Mandarins, mais qui est réel. C'est stupéfiant, on peut voir le jardin, tout est intact, le barbecue, les escaliers, les graviers. Ou l'hôtel Palmer où l'on peut voir au mètre près, l'endroit où il s'est demandé s'il allait l'aborder. Cela permet de comprendre l'histoire.

L'autre intérêt du livre, c'est que cette histoire se situe à un tournant dans leurs travaux respectifs.

Il s'agit d'un moment où l'un et l'autre ont des problèmes de création. Simone de Beauvoir va d'échec en échec, au théâtre, en philosophie. Elle cherche un sujet. Elle veut écrire sur les femmes, mais elle ne sait pas comment s'y prendre. Elle veut aussi écrire un journal d'Amérique, mais elle veut voir les bas-fonds, faire ce que n'a pas réussi Jean-Paul Sartre. Et Nelson les lui fait connaître.

Pour son travail sur les femmes, il lui conseille d'appliquer la méthode d'analyse qui a été utilisée pour l'étude de l'oppression des noirs américains. Il lui met entre les mains les textes des féministes américaines, la renseigne sur la prostitution et son côté redoutablement peu romanesque. Il la renseigne sur ce que font les femmes en matière de contraception, de planning familial.

De même, Nelson Algren a des problèmes et cette histoire va lui donner l'allant pour trouver son sujet sur les drogués. Il est le premier à mettre en scène les drogués, mais pas avec un côté esthétisant à la Baudelaire. Il fait le lien entre les exclus du monde marchand et la drogue. Le premier, il a compris combien les vendeurs de stupéfiants profitent de la désespérance de ces années, ce qu'on appellera plus tard l'horreur économique. De la même façon, il a écrit sur la route avant Kerouac, mais pendant la grande dépression, contraint et forcé. Ce n'était pas un truc de beatniks pour fuir la société de consommation, mais parce qu'il n'y avait pas à manger.

Dans certaines interviews, vous parlez d'eux comme des rock-stars. Pourquoi ?

Tous les deux ont des caractères violents et tourmentés. Simone et lui buvaient beaucoup. Il exige d'elle un amour absolu qu'elle ne peut pas lui donner parce qu'elle est sous l'emprise de Sartre, y compris matériellement. Elle le secondait et il lui donnait de l'argent. C'était le boss. Il donnait l'ordre qu'elle rentre et elle rentrait. Ensuite, tous deux se sont efforcés de le cacher pour construire leur légende.

Tous deux ont des forts caractères. Lors de leur voyage vers le Mexique, sur le Mississippi, elle n'en peut plus de ses fringues usées et elle les jette par-dessus bord.

Quand il découvre la vérité sur Sartre, la tequila va beaucoup couler, ils se disputent, se réconcilient sur l'oreiller, tout ça sur fond de temples mayas et de volcans.

Pensez-vous qu'à ce moment-là, le fameux pacte avec Sartre aurait pu exploser?

Sartre a été très tenté d'épouser Dolores, qui avait quitté son mari pour lui et voulait devenir Madame Sartre. Elle avait la connaissance des médias pour gérer la carrière de Sartre, mais elle n'était pas de taille d'un point de vue philosophique. Il a voulu le beurre et l'argent du beurre. Simone s'est agrippée et a choisi Sartre, son travail, sa légende.

Elle aussi a été tentée. Sa dépendance érotique à Nelson Algren était d'une intensité extraordinaire. Par ailleurs, il avait des gestes pour elle comme aucun homme n'en avait jamais eus. Elle s'est sûrement demandé si son avenir était d'être l'éternelle seconde dans une union intellectuelle avec Sartre ou dans sa vie avec Nelson. Ce qui l'a détourné, c'est l'instabilité émotionnelle de Nelson. S'il avait été d'humeur égale et solide émotionnellement, elle aurait pu rester. Mais il était très traumatisé par son expérience de la route et de la prison où il avait séjourné pour le vol d'une machine à écrire. Ce n'était pas la belle épaule rassurante... Il lui a proposé le mariage, mais elle a toujours éludé, elle a toujours été dans l'esquisse. Elle aussi, voulait le beurre et l'argent du beurre. Quand il vient à Paris, elle se dit qu'il va rester. Comme ça, elle aura l'amant à domicile et le boss. Mais ce n'était pas son univers, il s'est senti déraciné. D'un point de vue moral, il se pensait plus utile dans sa culture, avec son travail d'écrivain engagé. Il ne se voyait pas en esthète américain, à la périphérie d'un groupe intellectuel français, même connu sur toute la planète. Il était très attaché à ses causes, à sa ville, pas à son pays au sens patriotique, mais à sa culture.

Pourquoi avoir choisi d'écrire un roman ? Vous expliquez qu'il manque des pièces, mais vous pouviez faire une biographie avec des lacunes...

Il y avait des trous extrêmement importants, une disparité entre les documents concernant Simone qui sont d'une grande richesse émotionnelle et la documentation sur Nelson Algren. Ce n'était pas possible de reconstituer, on aurait abouti à ce que Simone de Beauvoir avait fait, c'est-à-dire à un Nelson Algren inconsistant. J'ai donc choisi une reconstitution inspirée de Nelson, en plus de la documentation certaine. Comme un restaurateur de tableau, on s'inspire du style pour reconstituer. Il y avait 800 pages de lettres de Simone et pour lui, rien que ce que Simone avait bien voulu citer.

Comment êtes vous rentré dans cette intimité ?

Dans les années 60, Nelson Algren a donné une assez longue interview à un critique américain, il a écrit lui-même des articles sur Simone de Beauvoir et l'existentialisme. Et puis, j'ai étudié ses oeuvres, aidé par les textes de grands critiques américains et français sur ses livres, toute une documentation universitaire.

On avait également identifié dans un roman inédit et inachevé que j'ai pu consulté, un personnage qui était celui de Simone de Beauvoir. Il y transpose des scènes comme le don de l'anneau, les journées qui ont suivi, des dialogues. Il l'appelle "baby" que j'ai traduit par "petite".

Et puis, il y a toutes les photos dans les archives de Columbus et le témoignage d'Art Shay qui a énormément de souvenirs, pour certains assez précis. Tout cela formait un énorme puzzle à reconstituer.

Dans les lettres de Simone de Beauvoir, il y avait aussi des lignes qui éclairaient ces éléments ou les photos d'Art Shay. Dans la publication de sa correspondance, il manque 48 lettres et certaines sont tronquées sans que cela soit indiqué. C'est désolant, cela donne l'image d'une midinette alors que c'était plutôt une femme passionnée. Il avait une grande emprise sur elle. Elle avait une vraie dépendance. C'est une passion folle.

Dans les lettres non publiées que j'ai consultées, on découvre beaucoup d'éléments matériels sur leur vie quotidienne, ce qu'ils mangeaient, à quelle heure ils se couchaient. La publication donne l'idée d'une correspondance amoureuse à la française, à la Mme de Sévigné. On n'avait pas vu les éléments matériels, le fait qu'elle ne puisse pas saquer son chat, qu'ils mangent du poulet grillé, le petit lit à la contrepointe mexicaine, que c'est lui qui fait tout le temps à manger, qu'elle adore le chianti ou les gâteaux au rhum, la couleur des murs. En plus, il y avait des photos qui prouvaient que tout cela était vrai. Tout cela était extrêmement précis, on avait même les programmes télés qu'ils regardaient. Je ne suis pas allé jusqu'à ces détails.

Dans votre livre, on découvre une autre Beauvoir, très loin de l'image d'intellectuelle froide.

Simone de Beauvoir était clivée. D'un côté, il y avait le Castor, cette image de son sur-moi officiel qu'elle présente à toute l'intelligentsia française et de l'autre, la Simone qu'elle avait dissimulée mais qui était la vraie. Le Castor, c'est un élément de sa personnalité, c'est la face officielle. Aujourd'hui, cela ne serait plus possible avec internet, facebook... Elle est morte en 1986, mais elle aurait pu vivre plus longtemps. Elle aurait été terrorisée par tout cela.

Mon travail s'est aussi fait grâce aux nouvelles technologies. J'ai pu apprendre qu'il existait des archives, localiser les lieux, trouver le contact avec Art Shay, il a un blog et ses coordonnées sont sur internet.

Je la rends, je crois, plus humaine et attachante. Aujourd'hui, il serait impossible de donner une image officielle, cosmétique qui n'est d'ailleurs pas la plus aimable. Elle effrayait beaucoup de gens. Elle a vécu les plus belles années de sa vie dans ce pays parce qu'elle s'est lâchée comme on dit aujourd'hui. Elle a vécu sa vérité profonde et intime. J'aime beaucoup Simone de Beauvoir et je la trouve plus intéressante dans sa vérité. Et quand on est dans ses meilleures années, on donne le meilleur de soi.

Beauvoir in love, Irène Frain. Grand format chez Michel Lafont, 20 €. En poche chez J'ai lu, 8 €.

 FOLLOW THE ARTIFACT: 
  • Facebook B&W
  • Twitter B&W
  • Instagram B&W
 RECENT POSTS: 
bottom of page