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Montpellier : quatorze fois Pablo Picasso au musée Fabre


Une ample traversée de l'oeuvre Pablo Picasso au musée Fabre à Montpellier. Magnifique !

Il n'y aura jamais de rétrospective Picasso. Il faudrait trois fois le Grand Palais, il faudrait que Les Demoiselles d'Avignon quittent le MoMa, que le Reina Sofia accepte de faire voyager Guernica, que les tableaux de la période bleue du musée de Barcelone rejoignent les toiles, les sculptures, les dessins, les manuscrits du musée Picasso-Paris et les chefs-d'oeuvres dispersés à travers le monde, dans les grandes institutions et les collections privées. Mais il est possible de traverser son oeuvre, ces huit décennies de peinture à la richesse exceptionnelle. Dans le cadre du cycle Picasso-Méditerranée, deux expositions ont cette ambition transversable. La présentation de "Picasso et les arts graphiques" au musée PAB d'Alès et "Donner à voir" au musée Fabre à Montpellier qui propose de cerner l'oeuvre de l'artiste à travers quatorze étapes, quatorze moments clés, quatorze bascules dans son parcours.

Picasso est un mutant, un peintre qui remet sans cesse en question son art et l'art en général. L'exposition part de cette pluralité de styles et de modes d'expression pour en explorer les multiples facettes, pour montrer la façon dont il se réinvente en permanence et toujours avec bonheur. « Je ne cherche pas, je trouve », disait-il. Derrière la boutade ressassée sans cesse, force est de constater dans cette promenade en quatorze virages, qu'il n'y a aucun dérapage. La sélection des oeuvres, la fluidité du récit font de cette exposition un événement hors norme, d'une beauté et d'une intelligence remarquables. Grâce au travail des commissaires Michel Hilaire et Stanislas Colodiet, Picasso y apparaît, avec évidence, dans toute sa variété et dans toute sa logique, multiple et unique.

Dès le départ, une petite étude de 1920 résume cette énergie. Picasso représente un mur de son atelier. Dans le trompe l'oeil, dans un même tableau, se côtoient un hommage à Renoir, des corps ingresques et des natures mortes cubistes, questionnements récents d'un homme qui a commencé à la fin du XIXe siècle, marqué par Goya et l'héritage romantique. En 1895, il peint une Fillette aux pieds nus au réalisme dramatique, puis l'année suivante un Autoportrait dans la même veine. A Barcelone, il commence à découvrir la modernité. Mais l'arrivée à Paris va faire tout basculer... Dans un Nu aux bas rouges de 1901, il reprend les couleurs de Gauguin et de Van Gogh et annonce déjà le fauvisme. Puis il plonge dans la mélancolie de la période bleue, marqué par la mort de l'ami Casagemas, dont il représente le cadavre comme un saint sur son lit de mort dans une petite toile bouleversante, douloureuse et lumineuse.

Repéré par Vollard, amoureux de Fernande Olivier, il prend la route de Gosol, retrouve son Espagne et se lance dans une forme de primitivisme, nourri par la sculpture romane, inspiré par l'ocre qu'il a sous les yeux et déjà les premières oeuvres extra-européennes qu'il découvre grâce à Derain. Pour lui, c'est le choc et la révolution est en marche, celle qui aboutira aux Demoiselles d'Avignon. Le musée Fabre présente deux tableaux, déjà accrochés au printemps à la Vieille Charité à Marseille : Femme aux mains jointes, étude pour les Demoiselles d'Avignon et Trois figures sous un arbre, deux chefs-d'oeuvre qui n'ont rien perdu ni de leur fraîcheur, ni de leur insolence.

Par les parois percées d'un accrochage au cordeau, l'oeil distingue déjà les futures mutations de Picasso car la déflagration ne fait que commencer... Au début des années 1910, Picasso passe de la simplification à la déconstruction, c'est le cubisme et la représentation simultanée de plusieurs points de vue. Ce n'est pas seulement la peinture qui change définitivement, c'est aussi le regard, celui de l'artiste sur la réalité et celui du regardeur sur l'oeuvre d'art. Avec sa Nature morte à la chaise cannée de 1912, il a recours pour la première fois au collage dans une toile qui n'est plus un trompe-l'oeil, mais un trompe-l'esprit. En format panoramique, il peint une incroyable nature morte, comme un travelling, Bouteille, verre d'absinthe, pipe, violon et clarinette sur piano.

Dans le prolongement logique des collages, Picasso se lance dans les tableaux reliefs. Après avoir déconstruit la peinture, il s'attaque aux limites entre le tableau et la sculpture. Tout est remis en question, parallèlement hors champ, Dada est à l'oeuvre et Picasso se lance dans l'une des périodes les plus étranges de sa carrière. On parle souvent de retour à l'ordre, les choses sont bien plus complexes... Picasso ne revient pas en arrière, Picasso ne reviendra jamais en arrière. Il réinvente la tradition et réenchante l'histoire de l'art, notamment avec le très beau La flûte de Pan en 1923.

Mais il est aussi à l'écoute du temps et bien que farouchement indépendant, il accompagne le surréalisme. Le Grand nu au fauteuil rouge fait partie des chefs-d'oeuvre de cette exposition qui n'en manque pas, avec ce corps féminin alangui, flasque et disloqué, affreusement beau et burlesque. Quand Picasso aborde les années 1930, il approche déjà la cinquantaine. Cela semble toujours incroyable, mais il a encore quarante années de peinture devant lui. A Boisgeloup, ragaillardi par l'amour de la jeune Marie-Thérèse, il se lance dans un art tout en rondeur. Sa sculpture de l'époque est très connue, elle est remarquable, tout comme les gravures de la célèbre Suite Vollard. Le musée en possède un tirage intégral. Sorties des réserves pour l'occasion, les feuilles sont présentées en marge de l'exposition dans les salles de la collection permanente.

Mais le bonheur est de courte durée et la guerre gronde, en Espagne, puis dans le monde entier... Après la libération, Picasso renoue avec la Méditerranée et le bonheur conjugal avec Françoise Gilot et les enfants. C'est une nouvelle joie de vivre qui éclate dans sa peinture et la céramique qu'il découvre sous le soleil de Vallauris. Quand il se sépare, Picasso peint un bouleversant tableau de son fils jouant avec ses cadeaux de Noël. Le peintre se représente au premier plan, réduit à une simple silhouette ténébreuse et sinistre, reconnaissable aux rayures de sa marinière. Mais Picasso n'a pas tout dit et dans les années 1950, il se lance dans un dialogue avec les plus grands, avec ses maîtres, notamment Delacroix et ses Femmes d'Alger dont on découvrir la version H, prêtée par David Nahmad. A travers les odalisques, c'est aussi un clin d'oeil que Picasso adresse à celui qu'il considérait sans doute comme son seul concurrent, Matisse mort en 1954.

Les années 1960 sont explosives. Picasso est célèbre et célébré. Il se laisse juste guidé par le plaisir de peindre, avec des toiles colorées et intimes. Puis, à la toute fin de sa vie, guetté par la vieillesse, il peint avec une fougue et une violence inouïes des toiles totalement affranchies de toute convenance. Sa peinture, à l'époque, avait été exécutée par la critique, notamment lors des expositions d'Avignon, au Palais des papes. Elle est aujourd'hui regardée avec un tout autre regard, comme annonçant la génération à venir. Picasso n'était pas un vieillard, mais un prophète, le Baptiste de la bad painting. Il suffit de regarder son Mousquetaire aux oiseaux, à nouveau prêté par Nahmad, pour découvrir que Picasso n'a rien oublié des facéties et des provocations de sa jeunesse éternelle.

Seul faiblesse de l'exposition, seul bémol, la période de la guerre d'Espagne, de la naissance du Guernica et des amours tumultueuses avec Dora Maar. Mais un peu de patience... Elle sera au coeur de "Picasso politique" à l'automne à Carré d'art à Nîmes, avec une quarantaine d'oeuvres de la fin des années 1930 aux années 1950 présentées aux côtés d'artistes contemporains du bassin méditerranéen.

Jusqu'au 23 septembre 2018. Mardi au dimanche, 10 h-18 h. Musée Fabre, esplanade, boulevard Bonne Nouvelle, Montpellier. 04 67 14 83 00.

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