"Banksy est le seul qui se fout de la valeur de ses oeuvres"


Avec "Banksy, Dr Vandale et Mr Art", Hugues Bernard décrypte l'oeuvre et la démarche du plus célèbre des street-artistes, peut-être même du plus célèbre des artistes contemporains. Dans son essai, publié chez L'Harmattan, il rappelle les grandes étapes de son parcours, entre actions coups de poing et délinquance, mais aussi sa place contestataire dans l'univers de l'art mondialisé.
Graffiti de Banksy, Bethleem, Palestine, archives 2011.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Banksy ?

J'ai fait des études d'art. Je m'intéresse à l'art contemporain depuis plus de 20 ans, tout particulièrement aux artistes qui ont des démarches révolutionnaires, dans des recherches de limites. J'avais fait un mémoire sur le dadaïsme, qui était aussi un mouvement contestataire, contre la Première Guerre mondiale notamment. La démarche de Banksy est dans une logique qui me parle et soulève de nombreuses problématiques dans l'art contemporain.

Il est très connu en Grande-Bretagne où sa petite fille au ballon est l'oeuvre préférée des Britanniques. En France, cela fait que quelques années qu'on a repéré son travail. C'est aussi pour cela que j'ai eu envie de faire ce livre maintenant. Désormais, la plupart des gens le connaissent depuis le découpage de son oeuvre lors d'une vente aux enchères.

Comment avez-vous travaillé ? On voit dans votre livre que même s'il est anonyme, il s'est exprimé énormément...

Au départ, il répondait aux interviews, il a même rencontré des journalistes. Petit à petit, il s'est enfoncé dans son anonymat. La dernière interview date de 2010 pour la sortie de son documentaire Faites le mur ! Il avait sorti une plaquette avec questions réponses, où tout était bien ficelé.

Désormais, réussir à avoir une interview, en lui posant les questions qu'on a envie de lui poser, est devenu impossible. Mon travail a été un travail de recherche et de vérification. Il y a beaucoup de choses qui circulent sur Banksy sur internet, mais il n'y a pas beaucoup de sources. Et vu qu'il est anonyme... Il y a aussi un gros travail de traduction car la quasi-totalité des informations sur lui sont en anglais.

Vous montrez que son originalité n'est pas son oeuvre plastique, mais une attitude...

Oui, c'est sa démarche. Il s'inspire d'autres artistes comme tous les autres. Picasso dit : "Les bons artistes copient, les grands artistes volent." Blek le rat passe son temps à dire que Banksy l'a copié. Dans toutes les interviews, il dit que Banksy lui a tout volé. C'est une stratégie de communication pour faire parler de lui.

Banksy est dans une logique urbaine où la figure du rat revient souvent. J'ai pas envie de rentrer dans ces guerres. S'il a bien une manière d'être unique, c'est par sa démarche. Il n'y a pas d'autre artiste contemporain qui refuse d'entrer dans le monde de l'art et qui développe un système de réseaux alternatifs permettant de ne pas passer par les institutions artistiques. C'est vraiment unique en son genre.

Quel sens donner à ce rat qui revient souvent dans ses oeuvres ?

C'est l'invasion, c'est l'image de l'animal que tout le monde rejette. Il associe le rat à l'image de tous ceux qui sont rejetés, mis dans l'ombre. Le rat, on part du principe que c'est sale, envahissant et qu'il faut le détruire. Il est en réaction à l'égard du système capitaliste et de la publicité. Le rat, c'est l'antithèse du monde actuel.

L'auteur Hugues Bernard.

Alors comment fonctionne le système Banksy ?

Il est très carré, même si ça s'essouffle à force de rencontrer des obstacles. Déjà, il organise ses expositions lui-même, il n'est pas exposé par des musées ou des galeries. Il choisit ses lieux. L'entrée est gratuite systématiquement. Une exposition de Banksy payante n'est pas validée par Banksy. Dans l'esprit des free-partys, l'information est débloquée au dernier moment. Il a essayé de mettre en place une structure, POW (Pictures on walls), qui tentait de contrôler le prix de vente des oeuvres de street-art pour pas que cela parte dans les délires que l'on connaît actuellement. La structure a fermé en 2017 et sur la page internet, on peut lire qu'ils n'ont pas réussi dans leur ambition, que les artistes ont fini par être connus et vendre leurs oeuvres. Ensuite, il a mis en place la structure Pest Control (lutte contre la peste), qui essaie de garantir l'authenticité de l'oeuvre de Banksy, car il y a énormément de faux qui circulent. En fait, c'est facile de faire un Banksy, c'est un pochoir, il ne signe plus. L'un des preuves que c'est un Banksy, c'est d'ailleurs que ce n'est pas signé Banksy ! D'ailleurs, vous expliquez le refus d'une oeuvre par le musée de San Francisco parce qu'on ne peut pas l'authentifier...

L'histoire est racontée dans le documentaire Saving Banksy. Un collectionneur adore Banksy, a peur que son pochoir se fasse détruire. Pour le sauver, il le découpe pour essayer de le donner à un musée. En fait, il se trompe. Déjà en le découpant, il ne respecte pas l'intégrité de l'oeuvre. Et vouloir le mettre dans un musée, alors que c'est une oeuvre qui a été faite pour la rue, c'est aussi un non-sens. Cela n'a pas de sens, sinon pour faire du fric.

Le street-art, comme le land art, est contextuel. C'est réalisé dans un lieu et cela doit y rester. A partir du moment où on le déplace, on perd le sens. On le voit aussi avec un artiste comme Ernest Pignon-Ernest. Ses oeuvres n'existent que par rapport au lieu et il transforme le lieu par ses oeuvres. Quand un artiste fait une oeuvre dans la rue, ce n'est pas un hasard et on ne peut pas la déplacer comme on veut.

D'ailleurs on compare souvent Banksy à d'autres graffeurs, mais finalement, est-ce que l'artiste le plus comparable dans l'esprit n'est pas Ernest Pignon-Ernest ?

Effectivement. Ernest Pignon-Ernest a un véritable engagement politique également, depuis ses débuts. On retrouve aussi chez lui une grande intégrité. Il est vraiment dans la logique de donner son art à tous, gratuitement. Il y a aussi le choix des lieux...

Dans le street-art, on choisit un peu par hasard. Chez Banksy et Ernest Pignon-Ernest, il y a une réflexion stratégique. Plus encore chez Ernest Pignon-Ernest, le lieu importe presque plus que son travail et il explique que même quand ses oeuvres ont disparu, le lieu a été modifié. Banksy travaille plus sur le lieu dans une logique de communication, il cherche le bon lieu pour être vu, pour faire passer son message. Ernest Pignon-Ernest est dans un rapport au lieu plus romantique, moins pragmatique.

Dans la singularité de sa démarche, vous montrez que ce n'est pas seulement un graffeur, mais aussi un performer.

C'est à la fois un performer parce qu'il découpe ses oeuvres quand elles sont vendues aux enchères, par qu'il organise ses expositions comme des fêtes privées. Il a fait aussi le Disma Land, le parc d'attraction qui n'a rien à voir avec le street-art et se situe complètement dans sa logique. C'est un artiste contemporain qui a réussi à s'approprier la plupart des outils qu'il avait sous la main. Ce n'est pas tant la technique qui importe que le message qu'il a envie de faire passer.

Et quel est ce message ?

C'est une vraie remise en question de la société de consommation, du monde capitaliste. Il est dans une démarche politique. Souvent quand on fait de la politique en art, cela ne marche pas. Lui, tous ses travaux ont un message politique et ça marche. Comment a-t-il fait pour réussir à conserver son anonymat ? Au départ, quand il a commencé à Bristol, il y avait d'autres graffeurs qui le connaissaient forcément...

A la base, son anonymat est purement technique. Il faisait des oeuvres illégales, considérées comme des dégradations. Comme tous les graffeurs ou les street-artistes, il a pris un pseudonyme. La différence, c'est qu'il ne s'est jamais fait attrapé et que la police n'a jamais pu associer son pseudonyme à une personne. Peut-être qu'il a été arrêté, mais qu'il n'a pas été identifié. La plupart des street-artistes ont fini par revendiquer leur travaux parce qu'ils devenaient connus. Aujourd'hui, il pourrait revendiquer son travail, il n'est plus un vandale. Quand il graffe une façade, il en augmente la valeur. Il ne risque plus rien. Son anonymat, de purement technique, est devenue une vraie démarche. Cela rejoint sa logique anticapitaliste, sa lutte contre l'utilisation du succès comme valeur ajoutée. Il veut rester dans l'ombre. Comment il y arrive ? C'est une très bonne question ! Pourquoi, personne ne l'a balancé malgré toutes les enquêtes. C'est peut-être parce que son anonymat a du sens. Trouver qui est Banksy, ce serait détruire Banksy. Il n'aurait plus cette aura, ce serait dommage. Plus ça va, plus c'est compliqué de le contacter. Petit à petit, il verrouille de plus en plus. J'espère qu'il tiendra jusqu'au bout. On ne sait pas s'il est seul ou si c'est un collectif. Vous partez du principe que c'est une seule personne et pas un groupe.

C'est ce qu'il dit, j'ai tendance à le croire. Cela ne veut pas dire qu'il n'a pas des complices. Il peut envoyer des pochoirs, avoir des contacts. Qu'est-ce qui vous fait penser cela, la rectitude de la démarche ?

C'est la cohérence, la congruence. Il n'y a pas de faux pas. C'est toujours dans la même ligne. Le groupe permet d'être plus présent au niveau international, mais cela pose problème car dans un groupe on n'est pas toujours d'accord. Cela se ressentirait à un moment ou à un autre. Ou cela finirait pas clasher et quelqu'un parlerait. Pour que le projet tienne aussi longtemps et de manière aussi cohérente, je pense qu'il est tout seul. Que pensez-vous de la théorie selon laquelle Banksy serait 3D, le leader du groupe Massive Attack ?

C'est la plus cohérente. Pour être franc, je ne m'intéresse pas aux théories sur l'identité de Banksy. Peut-être que c'est quelqu'un qui gravite autour du groupe, qui utilise les tournées. Apparemment, 3D graffait à la même époque à Bristol. Cela pourrait correspondre. En tout cas, il y a un lien entre les deux ?

C'est sûr qu'ils se connaissent. Comment faire la différence dans le street-art entre le vandalisme et l'artistique ?

La logique du street-art au départ, c'était le brandalism, un mot qui n'est pas traduisible, c'est l'agression des marques. Pourquoi est-ce que Coca Cola pourrait être omniprésent en payant et pas eux avec de l'art ? La notion de dégradation est assez difficile à définir. Je préfère un monde où il y a plein de graffitis plutôt qu'un monde où il y a plein de publicité, mais je ne me suis jamais fait graffé le mur de ma maison. D'ailleurs sa dernière intervention à Paris a été saluée par les autorités...

C'est tout le paradoxe de Banksy. Une capitale dans laquelle il n'y a pas de Banksy va presque l'inviter à venir... C'est aussi un problème dans le monde du street-art. Il y a un fonctionnement à deux vitesses. Quand Banksy intervient, on le met sous plexiglas et quand d'autres personnes font des graffitis, on va essayer de les retrouver pour leur faire payer des amendes. Il y a un documentaire qui raconte comment un graffiti a été restauré. On voit toute la logique de tentative de récupération du Banksy qui a été recouvert par un autre, qui est considéré comme une dégradation parce qu'il est sur un Bansky, qui lui n'est pas une dégradation. C'est un vrai problème pour Banksy désormais. Dès qu'il produit une oeuvre, d'autres viennent la détériorer parce qu'ils ne supportent pas ce fonctionnement. C'est aussi l'une des raisons de la disparition rapide des travaux de Banksy. Sa notoriété a fait qu'il s'est fait pas mal d'ennemis.

Graffiti de Banksy, Bethleem, Palestine, archives 2011.

C'est compliqué de voir un Bansky car la durée de vie est brève...

Il y en a un à Paris qui a été protégé, celui avec le cheval. Donc, on va pouvoir le voir a priori longtemps. Dans le dernier, dans un coin de rue de la banlieue de Londres, on voit une poubelle qui brûle, les cendres montent et sur l'autre mur, on voit un enfant qui joue dans la neige et essaie d'attraper les flocons. Le lendemain, le propriétaire a dû payer des vigiles pour le protéger, pour pas qu'il soit dégradé ou volé. Et il a fini par être vendu à un collectionneur. C'est paradoxal. Finalement, la reconnaissance du street-art est venu par le marché, les collectionneurs, les maisons de vente. Est-ce que finalement, les street-artistes ne sont des idiots utiles du capitalisme ?

Il y un travail inside qui est destiné à être vendu. Mais la partie outside de Banksy n'est pas faite pour être vendue, mais pour rester là et disparaître. Mais c'est ce qui a le plus de valeur marchande...

Oui car ce sont des oeuvres uniques. Banksy continue à les réaliser alors qu'il sait qu'elles vont valoir des grosses sommes. Mais c'est le seul dans l'histoire qui se fout de la valeur de l'oeuvre. A Venise, je ne sais pas comment ils vont faire pour récupérer sa dernière oeuvre, la maison va s'effondrer. Effectivement, le problème du monde de l'art, c'est qu'il a tendance à tout avaler même quand on lui crache au visage, si c'est bien fait et que ça peut faire de l'argent.

Quelle solution ?

Dans l'état actuel des choses, s'il continue à réaliser des oeuvres dans la rue et à les revendiquer sur instagram, cela va se poursuivre. Il a déjà arrêté de les signer, ce qui serait assez drôle, c'est qu'il arrête de les revendiquer. Son travail ne pourrait plus être authentifié, découpé et vendu des fortunes. Cela permettrait à ses travaux d'exister dans la vraie logique du street-art, d'être disponibles pour tous, sans finir dans le salon d'un riche collectionneur. Mais je ne suis pas sûr qu'il les revendique toutes. Il y a des questions sur une oeuvre réalisée récemment à Londres en marge d'une manifestation écolo qui ressemble à un Banksy et qui n'a jamais été revendiquée.

Banksy, Dr Vandale et Mr Art, d'Hugues Bernard. Editions L'Harmattan. 128 pages. 14,50 €.

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